{"id":445,"date":"2020-07-01T22:10:36","date_gmt":"2020-07-01T20:10:36","guid":{"rendered":"https:\/\/albert.aribaud.net\/?p=445"},"modified":"2023-01-02T17:22:22","modified_gmt":"2023-01-02T16:22:22","slug":"lange-gardienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aribaud.net\/albert\/lange-gardienne\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Ange Gardienne"},"content":{"rendered":"<p>Il fait chaud.<\/p>\n<p>Camille est d\u00e9j\u00e0 couch\u00e9e, mais elle n\u2019arrive pas \u00e0 dormir. Maman l\u2019a autoris\u00e9e \u00e0 lire un peu dans son lit \u00e0 condition de ne pas trop s\u2019agiter.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Louise finit de ranger. Dans le cartable, elle prend le sac du go\u00fbter, en sort les emballages de g\u00e2teaux vides, les jette puis pose le sac sur la table de la cuisine pour penser \u00e0 le remplir demain matin. Elle fait ensuite le tour de l\u2019appartement et ramasse les v\u00eatements \u00e9pars, les met dans la machine, et programme la lessive pour cinq heures. Elle prend enfin le cartable et le porte dans la chambre de Camille.<\/p>\n<p>Sa fille vient de s\u2019endormir. Elle lui retire doucement le conte du Petit Chaperon Rouge illustr\u00e9 qu\u2019elle tient encore entre ses mains inertes et le range sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re avec les autres. Elle a encore des choses \u00e0 faire. Elle retourne au salon et fait ses compte, puis va dans sa chambre, se d\u00e9shabille et s\u2019allonge, nue, sur son lit.<\/p>\n<p>Camille remue dans son sommeil.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Camille marche sur le chemin de terre dans la for\u00eat. Au-dessus, dans le ciel, c\u2019est la pleine Lune, on y voit presque comme en plein jour. Elle sait qu\u2019elle vient de l\u2019\u00e9cole, parce qu\u2019elle a ses jolies chaussures, son gilet, et surtout son cartable sur le dos. En vrai il n\u2019y a pas de for\u00eat sur le chemin de l\u2019\u00e9cole et elle n\u2019en rentre pas toute seule. Mais l\u00e0, si. Elle est contente.<\/p>\n<p>Les feuilles font du bruit au-dessus d\u2019elle. C\u2019est les branches des arbres qui bougent. \u00c7a cache un peu la Lune, on y voit moins bien. Il faut qu\u2019elle fasse attention, il y a des racines. Elle tr\u00e9buche mais elle ne tombe pas.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s loin tout au bout du chemin il y a la lumi\u00e8re. Camille sait que c\u2019est la ville o\u00f9 elle a sa maison. Elle veut rentrer. Il fait moins chaud, maintenant. Si elle avait son manteau elle n\u2019aurait pas froid. Camille tr\u00e9buche encore. Maintenant les bruits viennent d\u2019en bas des arbres. On dirait des pattes sur des feuilles mortes. Et des chuchotements.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re un tronc Camille croit voir une b\u00eate avec deux yeux rouges qui clignent.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est pas vrai. C\u2019est pas une b\u00eate.<\/p>\n<p>C\u2019est <em>plein<\/em> de b\u00eates. C\u2019est plein de <em>loups<\/em>.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Louise est profond\u00e9ment endormie, nue, sur les draps moites.<\/p>\n<p>Camille g\u00e9mit dans son sommeil.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Camille court. Elle entend les monstres courir derri\u00e8re elle. Si elle s\u2019arr\u00eate ils vont l\u2019attraper.<\/p>\n<p>Elle ne voit plus la lumi\u00e8re. Elle ne voit plus le chemin. Elle court aussi vite qu\u2019elle peut. Elle n\u2019a plus son cartable. Elle n\u2019a plus son gilet. Elle a perdu une de ses chaussures. Elle a mal aux pieds.<\/p>\n<p>Mais elle court toujours, le plus vite possible. Elle a les yeux qui pleurent, \u00e0 cause des branches qui la cognent, et puis aussi elle a peur. Elle entend derri\u00e8re elle les pattes et les grognements. Elle a l\u2019impression qu\u2019ils sont plus pr\u00e8s. Elle ne devrait pas mais elle tourne la t\u00eate pour regarder derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p>Camille ne voit pas la racine. Elle se prend le pied dedans. Elle se tord la cheville et elle tombe et elle roule dans la mousse et elle crie. Quand elle s\u2019arr\u00eate elle voit les loups qui s\u2019approchent. Ils ne courent plus eux non plus. De toute fa\u00e7on elle ne peut plus se relever. Elle se recule sur ses coudes, se retrouve dos contre un tronc d\u2019arbre. Elle secoue la t\u00eate, elle pleure, elle dit non.<\/p>\n<p>Les loups s\u2019approchent. C\u2019est des gros loups, avec des grosses dents. Ils tirent la langue, on dirait qu\u2019ils rient. Le plus grand s\u2019avance. Camille hurle.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Camille s\u2019agite dans son lit ; elle geint, mais \u00e7a ne r\u00e9veille pas Louise, qui dort profond\u00e9ment, dans sa chambre, en chien de fusil. Par les fentes des volets, les rayons de lune dessinent des lignes sinueuses sur son corps nu.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Quelque chose a saut\u00e9 de derri\u00e8re Camille sur le gros loup m\u00e9chant.<\/p>\n<p>Non, pas quelque chose. Quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>Camille ne voit presque rien que les yeux des loups et leurs formes noires mais elle voit bien que c\u2019est une dame, parce qu\u2019elle porte une robe, noire aussi. Elle est ab\u00eem\u00e9e, la robe. La maman de la dame va la gronder.<\/p>\n<p>Mais la dame \u00e7a n\u2019a pas l\u2019air de l\u2019emb\u00eater. Elle s\u2019avance et Camille entend un craquement, puis elle soul\u00e8ve quelque chose et elle plie un genou et elle fait tomber la chose et \u00e7a fait un autre craquement. C\u2019\u00e9tait le gros loup m\u00e9chant. Il est par terre maintenant et il ne bouge plus.<\/p>\n<p>Un autre loup attaque la dame mais elle l\u2019attrape et elle le jette contre un arbre. Il crie quand il le cogne et puis il tombe et puis il s\u2019en va en pleurnichant.<\/p>\n<p>Alors tous les autres loups se jettent sur la dame. Ils vont la griffer et la mordre et elle va mourir. Camille voudrait l\u2019aider mais c\u2019est une petite fille, et elle a peur des gros loups aux yeux rouges et aux grosses dents.<\/p>\n<p>Maintenant c\u2019est tout un tas de loups qui grognent et qui mordent et qui griffent et on ne voit m\u00eame plus la dame.<\/p>\n<p>Sauf une main qui sort et qui attrape la t\u00eate d\u2019un loup et qui la tire, et le loup se secoue et puis il tombe. Et un autre, attrap\u00e9 par la patte. Et encore un autre. Camille arrive \u00e0 voir un peu la dame maintenant, parce que sa robe noire est presque toute d\u00e9chir\u00e9e et on voit la peau de son dos qui est plus claire, enfin l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas de sang parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 griff\u00e9e et mordue.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin, il a un tas de loups qui ne bougent plus autour de la dame accroupie. Elle se rel\u00e8ve et se tourne vers Camille. Elle a du sang devant aussi, mais \u00e7a ne fait pas peur \u00e0 Camille, parce que l\u00e0 c\u2019est le sang des loups. La dame n\u2019est pas m\u00e9chante. Elle a pas les yeux rouges.<\/p>\n<p>La dame regarde derri\u00e8re Camille.<\/p>\n<p>Camille tourne la t\u00eate et voit le chemin et au bout, la lumi\u00e8re de la ville. Elle voit m\u00eame la lumi\u00e8re de sa maison. Elle se retourne mais la dame n\u2019est plus l\u00e0. Les loups m\u00e9chants non plus. Camille peut rentrer chez elle. Elle se rel\u00e8ve.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Camille dort calmement maintenant.<\/p>\n<p>Dans la chambre voisine, Louise a ouvert les yeux. Elle est sur le ventre, toujours nue. Le matin apporte enfin un peu de fra\u00eecheur, et Louise sait qu\u2019elle devrait se couvrir, mais elle a le bon sens \u2013 acquis par l\u2019exp\u00e9rience \u2013 de ne pas se recouvrir du drap, ni m\u00eame se retourner sur le dos.<\/p>\n<p>Au contraire, elle se l\u00e8ve\u00a0; ou plus exactement, elle recherche un appui au sol d\u2019abord d\u2019une jambe puis de l\u2019autre, puis se soul\u00e8ve \u00e0 la force des bras en grima\u00e7ant.<\/p>\n<p>Une fois debout, sans allumer, elle rejoint le couloir puis la chambre de sa fille.<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9nombre, Louise regarde Camille en silence, les bras soigneusement ballants. Ne pas se gratter le dos. Une fois assur\u00e9e que sa fille sommeille paisiblement, Louise, toujours nue, va dans la cuisine pr\u00e9parer le d\u00e9jeuner. De ses \u00e9paules au bas de ses reins, les plaies se r\u00e9sorbent peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas toujours des griffures, mais c\u2019est chaque nuit la m\u00eame chose. Aller dormir au plus tard une heure apr\u00e8s Camille, parce qu\u2019ensuite d\u00e9marre le R\u00eave. Courir, sans r\u00e9pit, pour retrouver Camille \u00e0 temps. Combattre et vaincre tout ce qui menace sa fille. Qu\u2019importe la taille ou le nombre ou le temps. Une fois, elle a lutt\u00e9 toute une nuit contre un golem de pierre g\u00e9ant.<\/p>\n<p>Louise ne se rappelle pas la premi\u00e8re fois o\u00f9 c\u2019est arriv\u00e9. Elle ne sait pas qui poursuit ainsi sa fille, ni pourquoi. Elle ne sait pas non plus pourquoi sa fille ne la reconna\u00eet jamais dans le R\u00eave. Elle ne sait pas combien de temps encore cela va durer, nuit apr\u00e8s nuit. Elle sait juste qu\u2019il n\u2019est pas question qu\u2019elle baisse les bras. Chaque nuit elle d\u00e9fendra sa fille sans rel\u00e2che, et chaque matin au r\u00e9veil, sur son corps, les marques de ses combats appara\u00eetront, puis s\u2019effaceront.<\/p>\n<p>Au moins, elle a fini par comprendre que si elle dort habill\u00e9e, ses v\u00eatements aussi subiront les marques du R\u00eave\u2026 Et qu\u2019ils ne se r\u00e9pareront pas tout seuls.<\/p>\n<p>Les plaies sont enti\u00e8rement referm\u00e9es quand elle entre dans la douche pour se d\u00e9barrasser des derni\u00e8res traces de sang. Lorsqu\u2019elle ressort, son dos est immacul\u00e9. Elle enfile un peignoir puis va r\u00e9veiller Camille.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bien dormi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai fait un r\u00eave&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 Raconte-moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Ce texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 partir du d\u00e9fi <a href=\"https:\/\/mstdn.fr\/tags\/EcritHebdo\">#EcritHebdo<\/a> \u00ab\u00a0r\u00eaves\u00a0\u00bb du 1er juillet 2020.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fait chaud. Camille est d\u00e9j\u00e0 couch\u00e9e, mais elle n\u2019arrive pas \u00e0 dormir. Maman l\u2019a autoris\u00e9e \u00e0 lire un peu dans son lit \u00e0 condition de ne pas trop s\u2019agiter. * Louise finit de ranger. 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