{"id":99,"date":"2018-06-01T02:06:47","date_gmt":"2018-06-01T00:06:47","guid":{"rendered":"https:\/\/albert.aribaud.net\/?p=99"},"modified":"2023-01-02T17:21:27","modified_gmt":"2023-01-02T16:21:27","slug":"empathie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aribaud.net\/albert\/empathie\/","title":{"rendered":"Empathie"},"content":{"rendered":"<p><i>Ce texte, \u00e9crit par Albert Aribaud &lt;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20160312100614\/mailto:albert.aribaud@free.fr\">albert.aribaud@free.fr<\/a>&gt;, relu sur l&rsquo;<a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20160312100614\/http:\/\/fr.groups.yahoo.com\/group\/ADCLit\/\">Atelier de Cr\u00e9ation Litt\u00e9raire<\/a><\/i>,<i> <\/i><i>est diffus\u00e9 sous licence <a href=\"https:\/\/web.archive.org\/web\/20160312100614\/http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\">Creative Commons by-nc-nd<\/a>, (attribution, pas d&rsquo;usage commercial, pas de modification) ; pour tout usage incompatible avec cette licence, contacter l&rsquo;auteur. La contrainte d&rsquo;attribution implique le maintien de ce paragraphe avant le titre du texte. Le texte peut \u00eatre diffus\u00e9 sous tout format de fichier ne comportant pas de mesure technique de protection.<\/i><\/p>\n<p>Je suis install\u00e9 \u00e0 la terrasse du troquet, savourant pour commencer le fait qu&rsquo;il reste des troquets \u00e0 la terrasse desquels s&rsquo;asseoir, et que celui-ci soit assez proche pour que je puisse de temps \u00e0 autre m&rsquo;y arr\u00eater.<\/p>\n<p>Mon caf\u00e9 (d\u00e9caf\u00e9in\u00e9, sant\u00e9 oblige) attend obligeamment que je finisse de le boire, tandis que je lis mon journal du matin en attendant le passage d&rsquo;un coll\u00e8gue de labo dont je guette l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un coup d&rsquo;oeil apr\u00e8s chaque nouvel article.<\/p>\n<p>C&rsquo;est lors d&rsquo;une de ces scrutations rapides que je remarque l&rsquo;individu post\u00e9 sur le trottoir d&rsquo;en face. Post\u00e9 est le terme : il me regarde fixement, immobile au milieu des passants. Son regard croise le mien, et c&rsquo;est cela, j&rsquo;en suis s\u00fbr, qui le met en branle vers moi.<\/p>\n<p>Tandis qu&rsquo;il traverse la rue, ignorant les v\u00e9hicules oblig\u00e9s de ralentir plus ou moins s\u00e8chement pour ne pas le heurter, je le d\u00e9taille. Ses v\u00eatements sont clairement d&rsquo;une autre mode, et us\u00e9s. Seuls son visage et ses bras sont nus. Sa peau est marqu\u00e9e, de l&rsquo;in\u00e9luctable usure du temps mais aussi de marbrures et de taches d\u00e9notant quelque maladie. Ses joues creus\u00e9es, ses cheveux rares accentuent son apparence \u00e0 la fois de faiblesse et de malheur.<\/p>\n<p>A mesure qu&rsquo;il s&rsquo;approche, je discerne de plus en plus de d\u00e9tails : l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 de sa d\u00e9marche, sans doute due \u00e0 une jambe ou une hanche d\u00e9faillante. Sa bouche parchemin\u00e9e. Ses yeux, immens\u00e9ment tristes. Ses sourcils. Son sourcil droit.<\/p>\n<p>Je suis comme paralys\u00e9 quand il arrive devant moi. Sans un mot, il pose la main sur mon \u00e9paule, le regard toujours empli d&rsquo;une tristesse insondable. Il sourit comme on sourit \u00e0 un proche en phase terminale. Moi, je ne peux pas d\u00e9tacher mes yeux des siens. Surtout d&rsquo;un.<\/p>\n<p>Il faut un second appel pour rompre le sort, et me faire d\u00e9tourner le regard \u00e0 regret. Tandis que la main quitte mon \u00e9paule, je vois mon coll\u00e8gue arriver, mi marchant, mi courant, me h\u00e9ler une troisi\u00e8me fois. Je luis fais signe en r\u00e9ponse, puis me retourne vers l&rsquo;\u00e9tranger. Il se m\u00eale d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la foule en claudiquant. Je pourrais me lever et le rattraper, mais je sais d\u00e9j\u00e0 que ce serait en vain. Je porte la main \u00e0 mon visage.<\/p>\n<p>Mon coll\u00e8gue me demande, bien entendu, qui \u00e9tait ce type ; et je r\u00e9plique une banalit\u00e9 ou une autre pour esquiver la r\u00e9ponse que je connais pourtant fort bien, donn\u00e9e par la double entaille de cette chute dans ma jeunesse qui a divis\u00e9 mon sourcil droit en trois, et que personne ne manque de remarquer. Moi-m\u00eame j&rsquo;y jette un regard chaque matin ; mais c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je devais regarder la partie gauche d&rsquo;un visage pour la retrouver.<\/p>\n<p>La question n&rsquo;est pas de savoir qui au juste \u00e9tait ce visiteur fugitif. Je sais qui il \u00e9tait, et d&rsquo;o\u00f9 il vient si je puis dire. Non, la premi\u00e8re vraie question que je me pose, c&rsquo;est ce qui va devoir arriver pour qu&rsquo;il devienne ainsi, infirme et malade. Et la seconde vraie question, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il arrivera de plus pour qu&rsquo;il ressente le besoin de venir m&rsquo;exprimer tant de compassion.<\/p>\n<p>Je crois que je n&rsquo;ai pas fini de m&rsquo;inqui\u00e9ter.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte, \u00e9crit par Albert Aribaud <albert.aribaud@free.fr>, relu sur l&rsquo;Atelier de Cr\u00e9ation Litt\u00e9raire, est diffus\u00e9 sous licence Creative Commons by-nc-nd, (attribution, pas d&rsquo;usage commercial, pas de modification) ; pour tout usage incompatible avec cette licence, contacter l&rsquo;auteur. La contrainte d&rsquo;attribution implique le maintien de ce paragraphe avant le titre du texte. Le texte peut \u00eatre diffus\u00e9 sous tout format de fichier ne comportant pas de mesure technique de protection.<\/p>\n<p>Je suis install\u00e9 \u00e0 la terrasse du troquet, savourant pour commencer le fait qu&rsquo;il reste des troquets \u00e0 la terrasse desquels s&rsquo;asseoir, et que celui-ci soit assez proche pour que je puisse de temps \u00e0 autre m&rsquo;y arr\u00eater.<\/p>\n<p>Mon caf\u00e9 (d\u00e9caf\u00e9in\u00e9, sant\u00e9 oblige) attend obligeamment que je finisse de le boire, tandis que je lis mon journal du matin en attendant le passage d&rsquo;un coll\u00e8gue de labo dont je guette l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un coup d&rsquo;oeil apr\u00e8s chaque nouvel article.<\/p>\n<p>C&rsquo;est lors d&rsquo;une de ces scrutations rapides que je remarque l&rsquo;individu post\u00e9 sur le trottoir d&rsquo;en face. Post\u00e9 est le terme : il me regarde fixement, immobile au milieu des passants. 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